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L'origine du mot "Philatélie"
Tiré du Bulletin Trimestriel du Royal Club Philatélique de Jemappes (Belgique)
Bulletin de Décembre 1998
Texte d'Edouard LEONARD, président honoraire du Club
Le terme "philatélie" a été inventé par un français dénommé HERPIN qui le proposa dans un article intitulé "Baptême" paru en novembre 1864 dans la revue "Collectionneur de timbres-poste", revue fondée en juillet 1864 par Arthur MAURY (1844-1907).
Bien que cette version des faits, qui attribue à un certain G. HERPIN l'invention du terme philatélie, soit assez couramment admise aujourd'hui encore, elle ne repose que sur une présomption très ténue car l'article en cause n'était pas signé et il n'a jamais été établi que G. HERPIN en soit l'auteur. En contrepartie, on sait avec certitude que Georges HERPIN fut le président très éphémère d'une Société philatélique de Paris créée en 1865; qu'il vendit en 1865 toute sa collection de timbres au magistrat anglais Frederick A. Philbrick (1835-1920), membre fondateur (1869), puis président (1878-92) de la London Philatelic Society; qu'il abandonna la philatélie pour la numismatique dès l'année suivante (1866); et qu'il ne revendiqua jamais la paternité du terme philatélie.
Le terme philatélie est formé de deux éléments grecs :
1 - phil tiré de l'adjectif (trans. : philos) qui, utilisé en composition comme premier élément, traduit une affinité, un attachement, une attirance, un intérêt ou un goût marqué pour ce que le second élément exprime;
2 - le nom atéléia qui a trois acceptions principales : a/ état d'une chose inachevée, b/ exonération (d'impôts), c/ par extention de sens: absence de toute charge (fiscale ou autre); ce nom grec est lui-même constitué de deux élements :
- l'alpha privatif (ou négatif) (utilisé comme préfixe pour indiquer l'absence ou l'inexistence de ce qui suit, comme par exemple athéos [ + théos "dieu"] = "sans dieu"; "impie" ou "athée";
- l'adjectif (trans. : télé(i)os), sans privatif, veut dire "achevé", "complet", d'où le sens premier d'atéléia "inachèvement"; cet adjectif est apparenté au nom (trans. : télos) qui a plusieurs sens, parmi lesquels "paiement d'un salaire"; "acquittement d'une taxe", d'où dérivent les sens b et c du nom atéléia : "exonération" et "gratuité".
L'atéléia, francisée en atélie par les historiens était dans la Grèce antique un privilège accordé à un citoyen à titre personnel ou à un groupe défini de citoyens et constitant en un dégrèvement.
Le nom composé phil + atéléia pourrait donc, en suppléant ce qui est sous-entendu dans l'esprit de son inventeur, se traduire par "penchant pour [ce qui a trait à] l'exemption [du paiement] de toute taxe [postale]", autrement dit et pour simplifier à l'extrême : "penchant pour la franchise", ce dernier mot étant pris dans le sens d'exonération légale de certaines taxes. Mais alors, en toute logique, philatélie signifierait à peu près le contraire de ce qu'on voulait lui faire dire !
Dans l'esprit quelque peu tortueux de celui qui, par ignorance et incompérence, a bricolé ce terme pseudoscientifique, ce mot "mal conçu, mal commode et pompeux" (V.Ilma, The World of Stamp Collecting, 1978), il s'agissait en fait d'exprimer en un seul mot la sympathie du collectionneur pour une réforme postale consistant à dispenser le destinataire du paiement du port (ainsi qu'il était d'usage avant l'invention du timbre-poste) et à faire payer le port par l'expéditeur. Autrement dit, il s'agissait de promouvoir la généralisation de l'expédition "franc(o) de port", c-à-d, en "port payé" (au départ) et non plus en "port dû" (à l'arrivée). Vous admettrez que tout cela est assez éloigné de ce que nous entendons aujourd'hui par le terme philatélie.
Philatélie ou philotélie ?
Son étymologie bizarre étant oubliée» écrit J. Rey à propos du terme philatélie dans son "Dictionnaire historique de la langue française" (p. 1502), «il a eu une fortune étonnante qui ne s'est pas démentie au XXe siècle ». Mais ce ne fut pas sans peine car ce "mot malheureux", comme le qualifient plusieurs auteurs, se heurta dès le début à une vive opposition, même en France.
Les Grecs - auxquels nous aurions mauvaise grâce à ne pas reconnaître une connaissance au moins satisfaisante de la langue grecque ! - furent les premiers à s'apercevoir que la proposition de baptême parue dans la revue d'Arthur MAURY était entachée d'inexactitude et, par conséquent, irrecevable. Ils la rejetèrent donc catégoriquement, supprimèrent l'alpha privatif et proposèrent philoteleia qui devint bientôt philotelia, un terme mieux en accord avec le génie de leur langue et avec la signification recherchée: "attachement aux taxes postales", en sous-entendant : sous forme de timbres-poste.

En février 1883, le premier numéro de la revue italienne "LA RIVISTA, Organo dei Filotelisti Italiani" opta également pour la graphie avec O. De son côté, le propagateur de la philatélie en Amérique du Sud, E. C. Eberhardt, un Chilien d'origine Allemande, employa toute sa ténacité à imposer le terme filotelia. Aussi, plus d'une association sud-américaine créée entre 1870-1900 porte-t-elle le titre de "Sociedad filotelica".
Timbromanie, Timbrophilie, Timbrologie
Pendant une bonne trentaine d'années, entre 1862 et 1895 environ, il y eut dans la plupart des pays européens une concurrence parfois très vive entre les tenants du A et les partisants du O, mais aussi entre plusieurs autres appellations formées au moyen de racines grecques. Le "Stamp Collector's Magazine", un périodique anglais lancé le 1er Février 1863, utilisa quelque temps le terme timbromania avant de s'adresser plus spécialement aux timbrophilists (!), tandis que la presse philatélique allemande de l'époque parlait plutôt de Markomania [N.B: Marke, forme abrégée de "Briefmarke" ou "Freimarke" (littér. "signe d'affranchissement"], signifie "timbre" en allemand moderne, mais ne relève pas de ce que nous appelons la marcophilie, qui est le hobby des amateurs de marques postales].
De leur côté, les publications spécialisées françaises hésitaient entre timbromanie ("folle passion des timbres"), timbrophilie ("amour des timbres") et timbrologie ("étude de ce qui a trait aux timbres"), trois termes «cent fois plus intelligibles et plus pertinents» que philatélie, constate très justement l'historien allemand C. Brühl, auteur d'une magistrale histoire de la philatélie (1985).
La revue française fondée fin 1864 par Pierre MAHÉ (1833-1913) avait pour titre "Le Timbrophile". Un hasard malicieux voulut que le jour même - le 15 Novembre 1864 - où parut le premier numéro du "Timbrophile" de P. MAHÉ, le cinquième numéro du "Collectionneur de timbres-poste" d'Arthur MAURY publia l'article intitulé "Baptême": une bien curieuse coïncidence qui me semble, à la réflexion, moins innocente et moins fortuite qu'il n'y paraît de prime abord.
Si la revue d'Arthur MAURY déblatère sur le ton véhément de la polémique contre le terme "timbromania", si elle propose de le "bannir ignominieusement de notre vocabulaire", et si elle feint d'ignorer l'existence des termes "timbrologie" et "timbrophilie" au point de fabriquer tous exprès le terme philatélie pour les remplacer tous, c'est davantage pour une question de personnes que pour une question de mots. A. MAURY et ses collaborateurs (dont G. HERPIN faisait partie) étaient en effet à couteaux tirés avec Pierre MAHÉ qui préconisait les termes timbrophile et timbrophilie, et avec le Dr Magnus [pseudonyme du docteur A. Legrand (1820-1912), fondateur de la recherche philatélique et inventeur de l'odontomètre] quia avait une préférence marquée pour le terme timbrologie.
Entre 1865 et la Première Guerre Mondiale, plus de vingt publications philatéliques ont paru sous le titre de "Timbrophilie" dans sept ou huit pays européens, dont la Belgique.
En France, le terme philatélie ne commença à gagner du terrain que dans les années 1890 et il fallut attendre 1900 pour que le terme philatéliste ait à son tour droit de cité. Le tout premier périodique non commercial du monde, édité par une association philatélique et dont le premier parut en octobre 1875, avait encore pour titre "Bulletin de la société française de timbrologie". La revue de la maison Yvert & Tellier, publiée à partir de novembre 1887, s'intitulait "L'Echo de la timbrologie"; arrivée aujourd'hui dans sa 112ème année, elle porte toujours le même titre. Et c'est très bien ainsi, même si elle a fini par condescendre à une petite concession en ajoutant un sous-titre en petits caractères qui la présente comme LA TRIBUNE DES PHILATELISTES.

Les allemands aussi ont de la suite dans les idées: au clinquant illusoire et assez opaque des raçines grecques ils préfèrent la transparence (du moins pour des germanophones) de leurs bons vieux mots composés; ils parlent donc beaucoup plus de Briefmarkenkunde que de philatélie.
Quand à taxer de "légèrement injurieux" et d'"odieux" le terme timbromanie, comme le fit la revue d'Arthur Maury, c'est tout bonnement exagéré. Manie, repris du grec mania "folie", sert simplement de forme intensive par rapport à philie, le sens courant du terme timbromanie n'est ni plus ni moins que "vive passion des timbres" et le terme timbrophilie en est l'expression atténuée sans qu'entre nécessairement en jeu quelque nuance péjorative dans le cas du premier et méliorative dans le cas du second. Ainsi, les termes bibliomane et bibliophile, par exemple, coexistent (avec une légère nuance de sens) sans que le second présente "la passion ou l'amour des livres" sous un jour mélioratif par rapport au premier, et un mélomane (litter. : "passionné d'harmonie musicale") n'est assurément pas plus "timbré" qu'un timbromane n'est "fêlé".
A propos de timbré, il convient de signaler que, contrairement à une opinion répandue, ce mot pris dans le sens de "doux dingue" est sans rapport avec un amour déraisonnable des timbres; l'adjectif timbré est déjà attesté vers la fin du 16ème siècle, donc deux siècles et demi avant l'existence du timbre-poste; Il s'agit en l'occurence d'une comparaison entre un crâne et la forme hémisphérique du timbre sonore (d'une porte d'entrée, d'un vélo, etc...) qui rend un son "fêlé" quand il est "mal timbré".
Mais saviez-vous que, outre le néologisme philatélie, l'article intitulé "Baptême" proposait le nom philatèle pour remplacer timbrophile et timbrologue ? Ce faisant, l'auteur de cet article - qu'il se nomme G. HERPIN ou A. MAURY - confirmait sa méconnsaissance du grec, si tant est que ce soit encore nécessaire, et son ignorance de la lexicologie. Philatèle résulte de la réunion de la racine grecque phil et de l'adjectif grec atélès qui signifie "incomplet". Or cet adjectif devenu atèle en français était depuis ± 1840 le nom savant donné par les primatologues au signe-arraignée en raison du fait que celui-ci a deux mains sans pouce (et que son squelette est donc "incomplet"). Au lieu d'être un "amateur de timbres-postes", un philatèle était donc un "amateur de singes sans pouces" ! Fort heureusement, ce nom "simien" - qui aurait prêté bien davantage le flanc aux quolibets que l'innocent timbromane tant décrié - n'eut aucun succès; il fut écarté au profit de philatéliste qui entra dans l'usage vers la fin du 19e siècle et suivit ensuite une carrière parallèle à celle de philatélie. Nous l'avons échappé belle !...
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